Partager l'article ! RU DE KIM THUY.....: ...
L'ignorance engendre l'indifférence et même l'ennui. Si l'on ne sait rien, comment s'intéresser ?Jean de Viguerie.
Une femme voyage à travers le désordre des souvenirs : l'enfance dans sa cage d'or à Saigon, l'arrivée du communisme dans le Sud-Vietnam, la fuite dans le ventre d'un bateau au large du golfe de Siam, l'internement dans un camp de réfugiés en Malaisie, les premiers frissons dans le froid du Québec. Récit entre la guerre et la paix, 'Ru' dit le vide et le trop-plein, l'égarement et la beauté. De ce tumulte, des incidents tragicomiques, des objets ordinaires émergent comme autant de repères d'un parcours. En évoquant un bracelet en acrylique rempli de diamants, des bols bleus cerclés d'argent ou la puissance d'une odeur d'assouplissant, Kim Thuy restitue le Vietnam d'hier et d'aujourd' hui.

par Mélanie Carpentier‘Ru’ est un récit de la mémoire. Celle des visages, des lieux, des événements. La plume y est musicale, sensitive et poétique. Le premier roman de Kim Thuy peint, au fil des souvenirs, des tableaux intimes et vivants : la fuite hors de Saigon, le camp de réfugiés en Malaisie, l’enracinement au Canada… Sa palette est celle des sens. Ici, le bruit d’une tige de bambou, là, l’odeur des pivoines, d’un poisson caramélisé au poivre ou du caoutchouc, plus loin le bleu du ciel ou le cuir rouge du divan d’un bar. De cette écriture du souvenir naît toute une série de portraits, âmes esseulées, blessées, dépouillées, tendres et joyeuses également. Chacune révèle que, sur chaque rive de sa vie, Kim Thuy salue les siens. Au Québec, au Vietnam, elle raconte par touches une histoire tragicomique dans laquelle il faut sans cesse recommencer, se reconstruire, se réinventer. Au hasard des rencontres, Kim Thuy s’attache à rendre les faits plus intimes, revisite l’Histoire pour partager la vision et les émotions d’une communauté de destins. Son livre agrippe l’exil et l’enracinement, la mémoire et la transmission pour offrir des pages d’une beauté rare.
INTERVIEW DE L'AUTEUR.....
Pourquoi avoir mis quarante ans pour publier votre premier roman ?
Au début c'était la course pour la survie. Puis le quotidien avec les enfants, le travail qui écarte la possibilité d'écrire. Il y a toute une génération d'enfants de
boat people qui commencent à avoir le recul
nécessaire pour écrire. Le luxe également. Nos parents devaient travailler pour subvenir à nos besoins. Je pense qu'il y aura de plus en plus de livres écrits par ma génération.
Ecrire en français s'est-il imposé à vous ? Et d'où vous vient cette écriture des sens ?
Je peux écrire, lire ou parler le vietnamien, mais je ne réfléchis pas dans cette langue. J'écris donc en français. Je pense que le
Vietnam influence ma façon de penser. Du point de vue de l'écriture, cela se voit à travers les proverbes ou les dictons qui sont souvent à l'origine de l'écriture d'un paragraphe.
Pour ce qui est de ce rapport aux sens dont vous parlez, j'ai développé cette aptitude grâce à mon fils autiste. De 2 à 5 ans, nous avons dessiné le plan de son cerveau pour savoir ce qui
n'allait pas. Lorsqu'il refusait de manger de la viande, il fallait se demander : "Est-ce le goût ? L'odeur ? La forme du morceau ? Le bruit quand je le découpe ?" Cela m'a forcé aussi à
exacerber mes propres sens.
Pourquoi avoir choisi de travailler sur la notion d'enracinement et de déracinement ?
Je n'avais pas l'ambition de publier ce livre. Je l'écrivais pour moi, pour mes enfants. Je voulais mettre sur papier un pan de l'Histoire. Celle qui ne se retrouve ni dans les manuels
d'histoire du Vietnam, ni dans ceux du Québec. Je savais qu'aux Etats-Unis, en Australie ou en France, il y avait des livres sur ce sujet. Je voulais que tout cela se transmette d'une
génération à l'autre. Quand j'écrivais ce livre, j'ai demandé à mon beau-père d'écrire son histoire à lui parce que je ne la connaissais pas. Je lui ai acheté un cahier pour qu'il rédige son
autobiographie. Je lui ai demandé de remplir un questionnaire pour que je puisse le transmettre à mes enfants. Hélas, il nous a quittés avant de finir ce travail. C'est avec le plus grand
regret que je me dis que j'aurais dû insister davantage pour qu'il termine. En ce moment, je rencontre ses amis et sa famille pour remplir les espaces vides. Cette transmission-là est
importante pour les enfants, pour qu'ils puissent construire leur propre identité. Moi, je n'ai pas d'identité, je n'ai pas de racines réelles ni au Québec, ni au Vietnam. J'ai été
transplantée, je me suis enracinée, mais je n'ai pas de lieu qui soit à moi. Je veux que mes enfants sachent vraiment d'où ils viennent.
Est-ce également une façon de se réapproprier l'Histoire, de la rendre plus intime, plus humaine ?
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Exactement. Rendre l'événement plus intimiste, plus attachant, pour que vive une histoire. Si l'on place des anecdotes les unes à côté des
autres, elles ressemblent à des faits divers et perdent de leur intérêt. Il fallait que je personnifie ces événements, que je donne un nom, un visage… On retient mieux les histoires une fois
qu'elles sont ficelées. En fait, je me suis approprié tout un tas d'histoires pour en faire mon histoire. Je voulais que mon fils comprenne qu'il existe un dénominateur commun à tous les
Vietnamiens exilés.
Malgré les difficultés rencontrées, nulle trace d'amertume ou de colère dans ce récit de vie…
On sort heureux de toutes ces épreuves. Quand on a vu la noirceur, on ne peut qu'apprécier la lumière. Je suis allée voir l'exposition de Pierre
Soulages, d'ailleurs. Tout est si noir. On y apprécie d'autant mieux la lumière qui se réfléchit sur les toiles.
La première fois qu'on est sortis du camp pour aller à l'aéroport, et que, pour la première fois depuis quatre mois, on a aperçu l'électricité, on a vraiment aimé être
éblouis.
D'où vous vient cette indulgence, notamment envers les révolutionnaires ?
Les soldats révolutionnaires étaient des citoyens. Ils ont été pris dans l'engrenage. Quand vous naissiez dans le Sud, vous étiez capitaliste. Quand vous naissiez à Hanoi, vous étiez
communiste. Etait-ce un choix ? Le peuple vietnamien a été pris dans l'Histoire. Ma famille a été scindée en deux : ceux qui sont restés et ceux qui sont partis. Si j'étais restée et
que ma cousine était partie, j'aurais été la communiste.
Quel regard portez-vous aujourd'hui sur le Vietnam ?
Pendant trois ans, j'y suis retournée pour travailler auprès des conseillers des ministres. J'étais à l'intérieur de la machine. La diaspora
me considérait comme une communiste, mais je me suis dit que si tout le monde refusait d'aider, ou d'apporter un support, ce pays n'avait aucune chance d'avancer ou de changer de direction. Si
le Premier ministre souhaitait une réforme, il devait le dire d'une certaine façon. On ne privatisait pas une société d'Etat, on la "socialisait". On peut parler de libéralisation mais pour
"libéralisation du riz" par exemple. On n'a pas le droit de parler de libéralisation politique. Le Vietnam fut un endroit stratégique pour de nombreuses nations. Mon pays faisait partie
de la carte géopolitique. C'est une malchance et son destin. Aujourd'hui, on essaie de faire du mieux que l'on peut.
Quels impacts cette situation a-t-elle sur la création artistique ?
Certaines choses s'améliorent. Il existe désormais un organisme qui gère les droits d'auteur. On peut donc écrire des chansons et être payé pour cela. Mais tandis que les chansons étrangères
passent, les créations vietnamiennes sont contrôlées. Il faut utiliser la terminologie autorisée. Récemment, un peintre vietnamien a réalisé des portraits un peu dénudés et souhaitait intituler
son exposition 'Les Confidences d'une mère'. Le ministère de la Culture a refusé, car on ne pouvait mêler la notion de mère à des images osées. Le contrôle du contenu culturel est très
serré. L'exposition a donc dû prendre le titre de 'Confidences féminines'. Ils veulent qu'on sente la présence du contrôle. Des artistes continuent à évoluer, à peindre, mais
il faut un discours qui corresponde à la culture officielle.
Tout est histoire de compromis ?
Il faut faire beaucoup de compromis. Notre travail a été une goutte d'eau dans la mer, mais c'était déjà une goutte d'eau. Une partie de la classe politique n'est pas prête pour un
changement. Il faut sacrifier une génération ou deux pour aboutir à un véritable bouleversement.
'Ru' parle aussi du rapport aux biens matériels et à ce que l'on abandonne quand on est exilé. Portez-vous un regard sévère sur les excès de la culture occidentale ?
Si vous n'avez pas de maison, personne ne peut vous menacer. Si vous n'avez pas de valise, vous n'avez pas peur de perdre vos bagages. J'ai toujours voyagé avec des valises-cabines.
J'adore les belles choses. J'ai même possédé une boutique avec des objets extraordinaires, mais j'ai perdu le sentiment ou le désir de posséder. J'adore aller
au musée. Mais jamais je ne me dis "je voudrais tant ce tableau".
La France est en plein débat sur l'identité nationale. Selon vous, les questions sont-elles bien posées ?
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Etre immigrant, c'est tourner une page et recommencer. On fait avec les moyens qu'on a. L'immigration d'aujourd'hui est
différente de celle que j'ai connue. On est partis en cohorte du Vietnam. Tout a été très médiatisé et les gens nous attendaient à bras ouverts. Pendant toute la période en camp, on n'avait
plus rien, on n'avait plus d'attente, plus de bagage, et du coup en arrivant dans un nouveau pays, on embrassait ce qu'il y avait déjà. Aujourd'hui, l'immigration fait qu'on arrive dans un
nouveau pays avec un bagage culturel. On quitte son pays le matin pour arriver dans un autre le soir. Sans transition. Le Québec avait une politique extraordinaire. En installant les immigrants
dans les petites villes, ils les ont préservés de la ghettoïsation. La politique de séparation a permis aux Québécois de nous accueillir, de ne pas avoir peur. Evidemment les Vietnamiens se
sont retrouvés après. On fête le Têt ensemble, mais toujours avec cet amour pour les Québécois qui nous ont reçus. Les nouveaux immigrants n'ont pas forcément la même chance, le gouvernement
n'a pas la même politique non plus.
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Neuilly-Plaisance
15,avenue Foch
93360
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