La crise que nous vivons est, comme une tragédie, composée de trois ou quatre actes. Nous entrons dans le troisième acte. Que sera son deux ex-machina, la guerre ou la
révolution ? En écrirons-nous, fait exceptionnel, le quatrième acte ?
Le premier acte était connu sous le nom de « subprimes ». C’était l’escroquerie des banques qui avaient prêté, à des taux usuraires, aux ménages
américains les plus pauvres, dont elles savaient pertinemment qu’ils ne pourraient pas rembourser. Elles ont alors « titrisé » ces prêts pour diffuser le risque et
permettre la spéculation. La faillite des ménages s’est traduite par l’effondrement des titres. Ménages à la rue, horde d’huissiers, villas bradées et banques menacées de
faillites. Nonobstant, une seule grande banque disparut : Lehman Brothers, le 15 septembre 2008 et ce fut la scène centrale de l’acte I.

Bien sûr, comme dans toute tragédie, les personnages de l’acte I se retrouvent à l’acte III. Ainsi, c’est à un ancien banquier de Lehman Brothers, M de Guindos, auquel le
nouveau gouvernement espagnol a remis les clefs de son économie. Comme on a remis celles du gouvernement de la Grèce à celui qui a négocié avec Goldman Sachs les habiletés
comptables qui ont contribué, pour beaucoup, à la situation de son déficit actuel. Comme on a confié celles de la BCE à celui qui dirigeait le département de Goldman Sachs en
charge de la douteuse négociation avec la Grèce, comme on a confié celle de l'Italie à un autre nomenklaturiste de la finance dérégulée, Mario Monti.
Tout cela est d'une implacable logique dramaturgique. Puisqu'ils ont provoqué la catastrophe, les personnages de l’acte I sont les mieux placés pour en gérer les conséquences à
l’acte III et en écrire le final en acte IV. Hors micro, Luis de Guindos qui accueillait, lundi 26 décembre, les hauts fonctionnaires de son Ministère, a situé le taux de
croissance espagnol entre moins 0,2 % et moins 0,3 %, mais il s’est avisé à ne pas employer le mot de « récession ». Dès le 30 décembre, les ministres du nouveau
gouvernement espagnol du conservateur Mariano Rajoy adopteront les premières mesures urgentes d’austérité.

L'imagination contre le pouvoir !
Soit dit en passant, l’acte I s’est achevé, calmement, par le renflouement par les banques centrales et les Etats (nos impôts) des caisses des banquiers nationaux. Chaque
banquier fut sauvé et continua comme avant (voir les dividendes et les stocks options de 2009-2010), changeant simplement de terrain de chasse, en spéculant, cette fois ci, sur
les dettes souveraines et les matières premières (or et cuivre, en particulier).
Le deuxième acte s’ouvre en 2010
Comme au théâtre, on change de décor. On passe des grattes ciels de New York à l’éclat méditerranéen des ruelles grecques. Le pays solaire ne peut plus faire face aux
intérêts de sa dette. Ils atteignent 26 % sur deux ans. L’euro est en crise ouverte. L’acte II est pathétique et larmoyant : il faut sauver la Grèce. Un nouveau personnage
entre alors en jeu : le Fonds européen de soutien financier. On compose plusieurs scènes où des chefs d’Etats européens sont réunis en sommet pour constater leurs
divergences. En France, sur fond de parties de jambes et de portables oubliés dans un palace new yorkais, on change un personnage féminin par un personnage masculin: un certain
François Bar(ag)oin, qui a peur de monter en avion, parle très mal l’anglais, mais a le mérite de ressembler à un Harry Potter testostéroné.

Contre la crise
Le riche bougre (élevé par l’escroc Chirac et l’avare Bernadette, voleuse de tapis de Gobelins et collectionneuse de pièces jaunes) fait des efforts désespérés pour emporter le
prix du ministre le plus con(sensuel) et battre au poteau l'actuel trio de tête (Morano, Douillet, Lefebvre), NKM tenant la chandelle du côté de ses fans journalistes,
hystériques de la diversité. Fin de l’acte : la Grèce comme Etat souverain n’existe plus; l’Espagne, l’Italie, le Portugal sont menacés d’effondrement, la France perd (de
fait) son triple A et les dirigeants (Papandréou, Berlusconi) partent, partent, partent, tandis que Sarkozy se demande encore s’il doit préparer ses valises et appeler déjà une
entreprise de déménagement.
Troisième acte depuis l'été
Comme au théâtre, il déroule les deux premiers actes et les condense. Cette fois, dettes souveraines et matières premières (l’affaire UBS, ce trader suisse qui en spéculant sur
les trackers, indices des matières premières, a fait perdre 1,7 milliards d’euros à la Suisse) sont au premier plan. La crise redevient petit à petit bancaire.
D’ailleurs, au fur et à mesure qu’avance l’acte III, une menace pèse, celle de revenir au début de la pièce. De nouveau, les banques sont menacées de faillite et, cette fois-ci,
plus personne pour les sauver ! On approche de la nuit des morts-vivants. La récession se met en place avec des taux de chômage jamais atteints. L’idée de se retrouver dans
l’impossibilité de payer les salaires ou les allocations en taraude quelques uns, d’autres moins solidaires craignent surtout de devoir tirer sur la foule et se demandent
comment protéger des biens si mal acquis.
C’est alors le refrain de l’austérité qui se met en place, avec l’aval des suppôts du pouvoir et les syndicats, empressés de tuer dans l’œuf toute grève des transports vraiment
sérieuse. Les contradictions sociales s’accumulent : chômage endémique, précarité grandissante, inégalités toujours plus obscènes. On sent l’imminence d’un Big One, fatal à
l’économie mondiale. L’endettement galope en Europe mais aussi aux Etats-Unis. Au premier trimestre 2011, leur PIB a cru de 66 milliards de dollars, la dette de 378
milliards.

A la fin de l’Acte III, on a même osé entrouvrir une fenêtre sur la Chine, comme cela pour prendre l’air mais, on a été très vite refroidi et comme à Noël, on a même risqué de
se prendre une gastro carabinée. Par les persiennes entrouvertes : l’encours des crédits distribués par les banques chinoises représenterait 44 % du PIB, un record alors
que la bulle immobilière mandarine atteindrait un volume deux fois supérieur à celui des Etats-Unis en 2007. Une didascalie ordonna très vite de refermer les volets, la fenêtre,
les rideaux, bref de tout boucler et surtout de la boucler. Qui écrira alors le quatrième Acte ?
Des personnages sont postés en coulisses. En France, un politicard tiède promet l’annulation des cadeaux fiscaux et du travail à la jeunesse. Prêt à légaliser le cannabis
et les mariages contre nature, il parie sur un mirage, le retour à la croissance alors qu’il sait pertinemment, depuis longtemps, qu’elle ne s’accompagne plus, en Occident, de
création d’emplois. Les gains de productivité phénoménaux obtenus depuis trente ans (par l’immigration sauvage, les stages et la technologie) dispensent d’embaucher. A défaut
d’un nouveau Breton Woods, déclarant la fin de la parité dollar et de l’euro et le retour à l’étalon or, à défaut d’une réorganisation sociale entérinant la fin de la valeur
travail, le quatrième acte pourrait s’annoncer militaire, histoire d’amener un peu de poussière et de sueur virile sur le plateau.
Un porte-avion américain a été repéré dans le détroit d’Ormuz et la communauté internationale s’excite en Syrie. Certains personnages ont apprécié, apparemment, la sortie
estivale du côté de Tripoli et ils en redemandent. Mais, au milieu de l’acte III, les personnages refusent de voir que l'euro est déjà mort et que l'acharnement thérapeutique
n'y peut rien. Une mère fouettarde, prétendument disciplinée, s’accroche au dogme de la monnaie unique, panacée qui ne fait qu'achever le malade.
A droite comme à gauche, la nomenklatura est incapable de penser la situation. Or, si la situation lui échappe, c’est qu’elle défie tout simplement l'idéologie qu’ils avaient
élaborée. Il ne leur reste plus que la pensée magique. Au milieu de l’acte III, la scène de la tragédie tourne à la comédie burlesque. Tous cherchent quelque chose à tirer du
chapeau magique. Les libéraux et les "européistes" en sont aujourd'hui à peu près là où les Soviétiques et les Français en étaient au lendemain de Tchernobyl : les nuages
radioactifs ne franchissent pas les frontières. Nous voudrions faire un pari : l’euro ne passera pas 2012. Ce n'est pas parce qu'une idéologie a échoué et nous a conduits
dans le mur, qu'il faut la rendre encore plus contraignante par une "règle d’or".
Il y a eu, en plein milieu de l’acte III, une courte scène, rapide et vite éclipsée. Elle était belge ! Fin novembre, le premier acte citoyen de son gouvernement fut de
recourir à l’emprunt d’Etat. L'inverse de ce qui avait fait jusque là. Rappelons en effet que la cause première de notre endettement souverain provient du choix des
gouvernements d'emprunter sur les marchés, pour engraisser les banques, plutôt que de faire appel, civiquement, à la population. Comme c'était le cas jusque dans les années
1970. Et comme c'est, toujours, le cas au Japon. Sa dette est de 200% du PIB (plus élevée que la nôtre), mais la note japonaise n’a été dégradée que de 3 crans (AA) par la
flibuste des agences de notation.
En réalité, il n'y a eu que des mauvais choix politiques des gouvernements, libéraux et soi-disant socialistes. Ils ont décidé d'enrichir les banques en leur payant des intérêts
supérieurs à ceux qu'ils verseraient aux épargnants de ce pays, quitte à vider, c'est pour bientôt, leurs comptes.
Mais alors, au commentaire inopportun de la scène belge, nous nous sommes faits rossés comme Sganarelle dans les pièces de Molière. Mais de quoi nous accuserait-on
encore ? De « populisme » ? Rideau : l’accusation de populisme est l’accusation contre tous ceux qui osent encore parler du peuple et de la
démocratie. « Nationaliste » ! On ne fait jamais dans le détail pour éviter le vrai débat du protectionnisme.
Enfin, et pour terminer, une note en fin de pièce Quand les socialistes se mettent à croire que la solution est dans la rigueur, ce n’est jamais bon signe. L'euro ou la
démocratie? Ce sera le vrai choix de la présidentielle et des législatives. Et non pas celui qui sépare un libéralisme dur d'un libéralisme compassionnel et condamné à l'échec
(comme le dit Mélenchon), en restant dans la nasse de Maastricht, dans le chloroforme de l’universalité rêvée et la prolétarisation progressive de la classe moyenne.